Le bilan logopédique (ou orthophonique)
mardi 30 mai 2006 Par Soph, dans Techniques -# 8 - Fil RSS
On est loin du modèle proposé par Borel Maisonny... J'ai eu du temps libre lundi et mardi midi, et j'organisais sur papier les différentes observations sur P. Presque spontanément, j'organisais tout cela en utilisant le canevas-type d'un bilan de langage.
J'avais toujours trouvé ça fort théorique à l'école. En 2ème année, les bilans qu'on nous faisait faire en moins d'une semaine devaient présenter entre 7 et 10 pages. Je n'avais jamais assez de place, tellement il fallait absolument bombarder les enfants de tests et les noter de façon quantitative et qualitative. Il fallait aussi faire des liens entre certaines observations, faire des rapports en relation avec le bilan des kinés, des psys... Maintenant ça me semble normal d'avoir dû faire ça. Ca apprend une certaine façon de penser, un certain réflexe dans les observations. En 3ème année, on pouvait limiter le bilan au nécessaire, au moins si ce "nécessaire" était très détaillé (par exemple, faire un bref bilan des capacités phonatoires si on voit l'enfant pour une dyslexie, mais détailler au maximum le niveau du langage écrit...) Enfin bref, je pataugeais dans la semoule pour ces bilans. Pendant longtemps, j'ai eu beaucoup de mal à observer le maximum de choses en un minimum de temps. J'avais également beaucoup de mal à me sentir "professionnelle" et mes rapports étaient parfois trop subjectifs.
Bref bref, j'ai eu envie de mettre à plat quelques uns (et je compte sur les commentaires pour allonger la liste) des réflexes à avoir lorsqu'on observe un patient. C'est pour le bien du patient, ça évite de le bombarder de tests alors que certaines choses sont observables, même parfois quantifiables à l'oeil nu.
Actuellement, mes bilans font 2 pages. Je vais à l'essentiel et surtout, je ne dois les envoyer à personne. Pas d'organisme assureur, pas de médecin-conseil.. c'est ça la joie du travail comme logopède salariée... les avantages du travail qu'on aime sans les inconvénients de la paperasse...
Le bilan est divisé en 4 parties:
- Le langage oral
- La communication
- Le langage écrit
- Les facteurs associés
Chacunes de ces parties sont détaillées:
Langage oral
- Niveau phonatoire
- Niveau phonologique
- Niveau lexical
- Niveau syntaxique
Communication
- Fonctions du langage
- Interactions sociales
Langage écrit
- Lecture
- Orthographe
- Ecriture
Facteurs associés
- Organisation spatiale
- Latéralité
- Organisation temporelle
- Mémorisation
- Connaissance des couleurs
- Connaissance du schéma corporel
LANGAGE ORAL
- Niveau phonatoire
La respiration:
Est-elle abdominale ou pulmonaire? Il faut la mettre en relation avec la posture, un patient qui se tient vouté aura en général une mauvaise respiration car la cage thoracique et le ventre sont comprimés.
Respire t'il par la bouche ou par le nez? Quel est le rythme de sa respiration? Harmonique ? Saccadé? Rapide? Lent?
Il faut faire la relation avec le souffle. Le souffle est-il long ou court? Quelle est son intensité? Y a t'il une déperdition d'air par le nez lorsqu'on lui demande de souffler par la bouche? Est-il capable de moduler son souffle pour faire vaciller la flamme d'une bougie, pour viser en soufflant? Quelle est la longueur de son souffle, avec et sans son?
La morphologie des organes phonateurs
Noter d'abord ce qui saute aux yeux (bec de lièvre, atonie, dyssymétrie...).
Les lèvres sont elles fermées ou ouvertes? lorsqu'on lui demande de fermer la bouche, les lèvres jouent-elles bien leur rôle hermétique?
Noter également un mot sur la salivation, est-elle normale, pauvre ou excessive? Le patient souffre-t'il de bavage?
Vérifier aussi la mobilité des différents organes faciaux et phonateurs avec des praxies:
Pour les lèvres, faire imiter sans le son, la forme de la bouche qui prononce un U, un I et un A.
Pour les joues, gonfler, dégonfler, passer l'air d'une joue à l'autre.
Pour la langue et l'apex, sortir, rentrer, tourner la langue dans la mouche, faire suivre l'apex d'une commissure à l'autre et le long des points d'articulations.
Pour le voile, c'est plus compliqué à observer, il faut donner l'impression qu'une boule grossit dans le fond de la gorge.
Il faut également observer la morphologie des dents et la mettre en relation, si besoin est, avec les troubles de prononciation.
On regarde également la mobilité du front et des yeux (pour les patients monoexpressifs)
La déglutition
Observer la mastication, est-elle lente ou bâclée ?
La déglutition est-elle infantile ou adulte? (infantile, les aliments sont avalés avec la langue plate, ça se rencontre souvent chez les patients qui respirent par la bouche). Le patient souffre-t'il de fausses déglutitions?
Il faut évidemment détailler à fond cette partie si le patient à eu de la chirurgie du larynx, ou n'importe quelle maladie relative à la langue et à la gorge, s'il a un trachéostome...
La phonation
Très sommaire ici car très développée plus tard. On ne s'occupe pour l'instant que d'observer l'intensité et le rythme.
- Niveau phonologique
Première chose à faire, observer le langage spontané et noter ce qui choque. Est-il trop rapide ? Trop lent, la prononciation des mots est-elle bâclée? La façon de parler est-elle différente selon la situation ou la personne à qui il parle ? (par exemple, certains patients ont une bonne diction au téléphone alors qu'il faut décrypter de visu) Souffre t'il de ses problèmes de prononciations? (moqueries, mal compris...), se corrige t'il systématiquement? Quelles sont ses moyens de se faire comprendre? (il abandonne quand il voit qu'on ne le comprend pas ? Il essaie de mieux prononcer? Il change de phrase?) La répétition lui permet-il de se corriger ou persévère t'il dans ses erreurs malgré tout?
Observe t'on un bégaiement? Indiquer aussi le type de bégaiment et le mettre en relation avec certains interlocuteurs, certaines situations (stress, fatigue...)
On propose ensuite la répétition :
- de structures phonémiques: p- t - k - b - d - g- l - r - s - j - ch - z - f - gr - vr - gl - vl - ing - gn, observer la différence entre la prononciation des sourdes et des sonores, des occlusives, des fricatives, des chuintantes...
- de syllabes: ces mêmes structures associées de A, I et U; puis doubler cette syllabe (papa, tata, baba...), puis tripler
- de logatomes: des mots qui n'existent pas mais qui ont une consonnance francophone
- de mots fréquents: pour voir si des simplifications apparaissent lorsqu'il doit moins compter sur sa mémoire de travail pour répéter le mot
- de mots rares et à contexte phonémique compliqué.
- de phrases courtes
- de phrases longues: on observe le nombre de mots répétés convenablement, le contexte aide-'til ?
- Niveau lexical
Ici aussi, il faudra commencer par observer le langage spontané et noter si au quotidien, le vocabulaire du patient est étoffé ou non. On passe ensuite aux épreuves qui permettront de noter de façon objective les capacités lexicales.
- L'épreuve passive, désignation d'images: parmi un sélection d'images, le patient doit désigner celle qu'on lui demande.
- L'épreuve active: dénomination d'images, il doit les nommer.
Il est important d'observer la différence entre les capacités passives et les capacités actives et en tirer les conclusions. Quels sont les thèmes les plus investis, quelle est la relation avec son vécu?
- Niveau syntaxique
Ici aussi, faire les premières observations sur le langage spontané.
- L'épreuve passive: compréhension de phrases (et désignation de l'image décrite dans la phrase, comme le test O52 de Khomsi)
- L'épreuve active: test de closure grammaticale (TCG); selon une première image qu'on décrit (ici, le chien est devant l'arbre...), le patient doit terminer la phrase qui correspond à la deuxième image (...Là il est?.... "devant l'arbre")
Suite aux résultats obtenus, on observe quelles sont les structures syntaxiques que le patient maîtrise, tant en compréhension qu'en expression. Utilise t'il les compléments, tient-il compte des notions de lieu, temps et manière, comprend il les phrases subordonnées, les phrases passives?
COMMUNICATION
Il s'agit ici uniquement d'observations. Il faudra être objectif au maximum car nous percevons chacun les autres de façons différentes. C'est assez compliqué de limiter l'aspect communicationnel du langage à quelques observations. On retiendra surtout que dans ce paragraphe, il faudra donner une perception objective du rapport établi entre le patient et son entourage, ainsi que les moyens de ce rapport.
- Fonctions du langage
Dans quel cas le patient utilise t'il le langage, uniquement des demandes ou est-il capable de faire des commentaires, de réagir à une conversation, exprimer ses idées ou montrer qu'il est là , entrer en contact... ?
Comment s'exprime t'il ? De façon verbale ou non-verbale?
Quel type de langage non-verbal possède t'il, gestuel, intonation des cris, regard expressif, rire expressif... ?
Quels sont ses sujets de conversations, sont-ils stéréotypés, répétitifs?
Quel rôle peut jouer le langage avec lui, relaxant, énervant, cadrant... ?
- Interactions sociales
On va observer 4 types de relations: vis à vis de ses pairs (les autres enfants de la classe, les autres résidents du centre, etc.), de ses parents, de l'éducateur ou de l'instituteur, et des personnes qu'il ne connait pas. Pour la relation aux parents et à l'éducateur, il est fort important de ne pas oublier de noter tout ce qui concerne les réactions face aux remontrances.
Quand on définit des observations liées à un trouble autistique, ce paragraphe prend une grande importance. Elle est moindre, évidemment, si on fait le bilan d'une dyslexie.
Est-il sociable ou pas, apeuré, comment entre t'il en contact, accepte t'il que les autres s'approchent de lui, comment définit-il sa bulle (au centre, il y a un résident qui ne supporte pas qu'on s'approche de lui à partir du moment où il est près de la radio et qu'il lit son journal, en dehors de ça, il est très social), comment réagit-il aux agressions des autres (isolement, automutilation,...), etc.
Quand on fait un bilan d'autisme, les "comportements-problèmes" sont généralement liés à la présence d'autres personnes. C'est donc dans la communication que ces observations trouvent le mieux leur place. On inscrit ici tout ce "qui ne va pas" dans le comportement de la personne. Ses automutilations, leur fréquence et les contextes dans lesquelles elles apparaissent, l'isolement et les techniques pour être isolé (certains font des bêtises pour prendre "un peu de repos" en salle d'isolement, certains sont très lents pendant les transitions vers les différents lieux, certains adoptent des manies pour sortir en dernier d'une pièce, se retrouver seul dedans...), etc.
LANGAGE ECRIT
- La lecture
On observe tout d'abord la lecture à voix haute du patient, qu'est ce qui frappe, est-elle saccadées, diminue t'elle en qualité au fur et à mesure des mots, trop rapide? Comment se positionne le patient par rapport à la feuille à lire, observe t'on un gros changement entre cette position-là et sa position habituelle ? Sa voix est-elle différente, plus forte ou plus faible, quand il lit ? Son articulation est-elle différente?
Quel est le type de lecture, quel a été (ou quel est) l'apprentissage proposé par l'école ? Globale, mixte, gestuelle ou déchiffrage?
Petite parenthèse ici sur les principales techniques d'apprentissage de la lecture. La méthode de déchiffrage a l'avantage de permettre à la personne de lire assez vite chaque sorte de mots, malheureusement, c'est parfois au détriment de la compréhension car trop d'énergie et de concentration sont dépensées pour déchiffrer. La méthode globale propose de connaître les mots par coeur et donc, un accès plus rapide à la compréhension mais elle défavorise les personnes plus lentes au niveau cognitif et au niveau logique. La méthode mixte propose elle aussi des mots a apprendre par coeur mais fait la démarche avec la personne d'analyser ces mots afin d'en retirer les caractéristiques de déchiffrage. Par exemple, on observe une liste de mots sur un thème particulier (le marché), on remarque que "panier" et "provisions" commencent par la même lettre et que justement, quand on prononce ces deux mots, on entend "p" juste au début. On observe ensuite des mots "transparents" qui contiennent le "p", on entoure, on utilise des couleurs...
On observe ensuite la compréhension, y a t'il une différence entre la lecture orale et la lecture silencieuse?
Un test un peu barbare, l'alouette, permet d'attribuer un âge lexique au patient. On chronomètre la lecture et on tient compte des erreurs. Le texte ne veut absolument rien dire; de cette façon, on ne peut pas se baser sur la compréhension et l'anticipation pour augmenter sa vitesse de lecture. De ce fait, les résultats obtenus sont vraiment objectifs. Comme test de lecture, l'ODEDYS n'est pas mauvais non plus. Moins barbare en tout cas. Il se base davantage sur la fréquence des mots et la discrimination visuelle. Allez, cadeau, voila l'ODEDYS dans sa version imprimable, étalonnages compris (en pdf).
- L'orthographe
Le plus efficace, pour tester l'orthograhe, c'est de faire une dictée. Le test " le marché" permet de trouver le niveau orthographique. On observe les erreurs et on les classe par type (omission, substitutions, inversions, ajouts...) On essaie de déterminer d'où viennent ces erreurs (discrimination auditive par exemple)
Sinon, on peut toujours observer les capacités pas à pas, en demandant d'abord des syllabes simples, puis des diphtongues, puis des sons plus complexes comme ch, ph... puis les carrément complexes comme euil, ail.... puis mettre tout ça dans des mots..... puis dans des phrases, pour observer l'orthographe grammaticale. A ce niveau, il est important de faire la différence entre ce que le patient connait comme règles d'orthographes et celles qu'il a le réflexe d'utiliser.
- L'écriture
Plusieurs choses à observer: comment est l'écriture, harmonieuse, penchée, petite, grande... ? Observer également la préhension de l'outil scripteur ainsi que la position de la tête (parfois collée à la feuille) Ecrit-il en utilisant ses deux mains (l'une pour écrire, l'autre pour tenir la feuille), est-il gaucher ou droitier, contrarié? L'écriture est-elle personnalisée ? Sait-il suivre une ligne droite, une ligne courbe, écrire droit sans ligne?
Sait-il améliorer son écriture à la demande (test simple, on fait 4 cases, dans la 1ere, on écrit une lettre, une syllabe ou un mot, et le patient dispose des 3 autres pour recopier en corrigeant à chaque fois son geste, afin que dans la dernière case, la graphie soit parfaite) Son écriture change t'elle selon l'outil?
On n'oublie pas bien sûr de faire le rapport avec d'autres observations de motricité fine comme coller ou ramasser des petits bouts de papier.
FACTEURS ASSOCIES
- L'organisation spatiale
Connait-il la signification des notions verbales relatives à l'organisation spatiale (en haut, en bas, à côté, etc.), sait-il imiter une séquence, jusqu'à quelle complexité ? Y a t'il des côtés plus investis, se débrouille t'il mieux sur un plan horizontal ou un plan vertical ? Comment s'organise t'il dans son espace (retrouver un chemin, etc.) Est-il latéralisé de façon homogène, connait-il sa gauche et sa droite, sait-il les désigner sur quelqu'un à côté de lui et en face de lui?
- L'organisation temporelle
Connait-il les différents moments de la journée, de la semaine, de l'année, sait-il les associer à certaines actions (manger à midi, des frites tous les jeudis, la saison chaude c'est l'été...) connait-il les jours de la semaine, les mois de l'année, sait-il lire l'heure... ? Sait-il recopier un rythme ? Remettre dans l'ordre des séquences temporelles?
- La mémorisation
La rétention est-elle simplifiée si le thème lui tient à coeur? Combien d'items sait-il retenir ? Quelles sont ses techniques de rétention, combien de tentatives lui faut-il pour retenir 5 items ? 7? 10? 15? Quelles sont les aides apportées pour lui apprendre des techniques de rétention (de l'aide la plus légère à la plus élaborée; il est important de noter à partir de quelle aide le patient parvient à retenir les items. Dans le bilan d'évolution, quelques mois plus tard, il faudra noter si l'aide apportée se veut moins lourde ou si c'est stable)
- La connaissance des couleurs
Il faut observer les capacités de désignation et de dénomination ainsi que si le patient est capable d'associer un objet avec une couleur.
- La connaissance du schéma corporel
Sait-il les désigner et les nommer sur lui, sur l'autre, sur des photos et des images. Sait-il réorganiser un mannequin, dire quels sont les habits qui s'utilisent pour les différentes parties du corps?
(Bravo à ceux qui ont tout lu)
Commentaires
#1 - Le vendredi 22 septembre 2006 à 13:27, par patricia
#2 - Le vendredi 22 septembre 2006 à 22:39, par Sophie
#3 - Le jeudi 28 septembre 2006 à 12:26, par clémence
#4 - Le jeudi 28 septembre 2006 à 21:10, par Sophie
#5 - Le mercredi 18 octobre 2006 à 23:46, par Noemie
#6 - Le jeudi 19 octobre 2006 à 08:05, par Sophie
#7 - Le dimanche 22 octobre 2006 à 10:44, par CoCo
#8 - Le mardi 7 novembre 2006 à 15:47, par noemie
#9 - Le mercredi 8 novembre 2006 à 07:12, par Coco
#10 - Le jeudi 16 novembre 2006 à 09:37, par Emilie
#11 - Le vendredi 17 novembre 2006 à 09:51, par Sophie
#12 - Le vendredi 17 novembre 2006 à 16:39, par Emilie
#13 - Le vendredi 17 novembre 2006 à 21:59, par Sophie
#14 - Le dimanche 19 novembre 2006 à 17:19, par Isa
#15 - Le dimanche 19 novembre 2006 à 20:24, par Sophie
#16 - Le lundi 20 novembre 2006 à 12:17, par fioridemar
#17 - Le mardi 26 décembre 2006 à 22:25, par mlkik
#18 - Le mardi 9 janvier 2007 à 13:15, par AMAL
#19 - Le vendredi 12 janvier 2007 à 14:35, par audrey
#20 - Le jeudi 15 février 2007 à 12:34, par anastasia
#21 - Le jeudi 15 février 2007 à 20:45, par Sophie
#22 - Le vendredi 2 mars 2007 à 14:26, par gwenn
#23 - Le samedi 3 mars 2007 à 12:10, par Sophie
#24 - Le mardi 3 avril 2007 à 17:01, par Val
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.